27 janv., 2026
Jean-Bernard Lévy, ex-PDG d’EDF, a participé à une grande soirée organisée le 29 septembre à l’Hôtel d’Iéna (Paris) par le GP Énergie d’Arts et Métiers et le Club Industrie de l’Essec sur le thème « Énergie : l’heure des choix ». Dans un contexte international et hexagonal tendu, il a évoqué sans langue de bois des thèmes actuels majeurs tels que la compétitivité, la décarbonation, la relance du nucléaire, l’électrification croissante, le financement ou encore l’EPR de Flamanville. N’hésitant pas à mettre les décideurs face à leurs responsabilités.
____________________ Par Christophe Duprez Publié le 2026-01-14 dans Arts et Métiers magazine
C’est dans une salle pleine à craquer, remplie en grande majorité de jeunes, que Léna Treglia et Clément Robin (Ch. 223), respectivement étudiants à l’Essec et à Arts et Métiers , se sont prêtés à l’art délicat de l’interview. Avec d’autant plus de mérite qu’ils avaient à leur côté un amateur aguerri – mais bienveillant – de l’exercice, Jean-Bernard Lévy, ancien dirigeant de Vivendi, de Thales puis d’EDF de 2014 à 2022 . Morceaux choisis. À l’Hôtel d’Iéna, la salle La Rochefoucauld était pleine à craquer, remplie en grande majorité de jeunes venus écouter le haut dirigeant.
SOUVERAINETÉ, DÉCARBONATION ET COMPÉTITIVITÉ : IMPOSSIBLE ÉQUATION ?
Un ex-PDG d’EDF sans langue de bois. « Les trois sont nécessaires. Nous avons besoin de souveraineté pour pouvoir décider, en tant que Français et Européens, de la contribution de l'énergie à notre bien-être collectif, que ce soit au niveau des ménages, des entreprises ou des institutions. Nous avons aussi besoin de décarboner. Or l'énergie est le premier contributeur mondial des émissions de carbone. Et tout cela doit être fait de manière compétitive, l’énergie jouant un rôle majeur dans l’activité économique. L'enjeu consiste aujourd'hui à trouver le bon équilibre dans ces politiques avant tout européennes, l’énergie faisant partie des sujets sur lesquels l'UE [Union européenne] a décidé d’instaurer des règles communes et un marché unique. « Nous, Européens, sommes plutôt très en avance dans le domaine de la décarbonation par rapport aux autres régions du monde. En revanche, en matière de souveraineté, nous ne sommes pas bien placés, car nous n’avons pas de pétrole et très peu de gaz. Et nous sommes probablement en train de perdre la bataille de la compétitivité, notamment par rapport aux États-Unis qui bénéficient du gaz et du pétrole de schiste. « À terme, nous pourrons, je l’espère, résoudre cette équation grâce à deux facteurs majeurs : la sobriété, dans laquelle l’Europe doit et peut encore progresser, et l’innovation, où nous restons bons dans certains domaines mais nous faisons dépasser dans d’autres par les États-Unis et la Chine. Nous devons reprendre la main sur l’innovation. »
RELANCE DU NUCLÉAIRE : SUCCÈS OU ÉCHEC ?
« Échec… pour le moment. Notre débat de ce soir s'appelle “l'heure des choix”. Or ce n'est plus de choix dont nous avons besoin, mais d’actes ! Il ne suffit pas de faire des discours “yakafokon décarboner” en relançant le nucléaire et en accélérant dans les renouvelables. Aujourd'hui, on les entend partout. Mais que fait-on en pratique ? Nous savons produire beaucoup d'électricité décarbonée, pour qu’elle se substitue à d'autres énergies qui, elles, émettent des gaz à effet de serre… En France comme au Parlement européen, on parle beaucoup, on fait des lois… Mais qu’est-on véritablement en train de construire ? Pour moi, l'Europe n'a pas compris que tout est question d’exécution, de rythme, et souvent d'imposer une volonté collective à des minorités qui défendent leur pré carré. Aujourd'hui, l’Europe stagne dans les principaux objectifs qu'elle s'est fixés, y compris celui, récent, de la relance du nucléaire, à laquelle beaucoup de pays et la Commission elle-même se sont opposés pendant des années. Or l'une des difficultés du nucléaire, c'est que la construction est longue et nécessite un niveau élevé de financements, alors que, plus tard, les coûts d'exploitation seront modestes. Heureusement, beaucoup de banques répondent présent pour le financement. »
UNE FILIÈRE NUCLÉAIRE COMPÉTITIVE : À QUELLES CONDITIONS ?
« Le premier prérequis, c'est la standardisation. Quand je dirigeais Thales, il n’existait qu’une seule autorité de standardisation pour l'aéronautique en Europe et une autre aux États-Unis. Pour un réacteur nucléaire, chaque grand pays définit ses propres règles… Les standards communs sont minimes. Avec une même règle qui ne serait pas redéfinie tous les quatre matins, nous irions beaucoup plus vite dans la construction nucléaire et donc dans la décarbonation. Il faut trouver un consensus parmi les principales nations concernées pour aboutir à un corpus unique. « Le deuxième prérequis, c’est le raccourcissement des délais de construction. Si l’on décide aujourd'hui – ce qui n’est toujours pas le cas en France – de construire un réacteur, il ne sera pas disponible avant 2037, car les modes de construction sont complexes et il faut jouer de l’effet de série. La Chine montre l’exemple. « Le troisième prérequis, particulièrement fort s’agissant de l'Europe qui a pratiquement arrêté de construire des centrales depuis trente ans, c'est la main-d'œuvre qualifiée d’ingénieurs et de techniciens. Nous nous trouvons dans une période de quasi-pénurie. Si l’on suit les perspectives tracées par le président de la République, il y a trois ans et demi à Belfort, l'industrie nucléaire va devoir recruter 25 % des ingénieurs formés chaque année en France. »
AU VU DES DÉBOIRES DE L’EPR DE FLAMANVILLE, LA FRANCE EST-ELLE TOUJOURS CAPABLE DE CONSTRUIRE DES CENTRALES NUCLÉAIRES DE TRÈS HAUTE QUALITÉ, SANS DÉLAIS NI SURCOÛTS ?
« La réponse n'est pas acquise. Flamanville a rencontré des difficultés considérables. Nous avons perdu la main, il ne faut pas se le cacher, pour deux raisons principales. « La première est que nous n’avons pas construit de centrales pendant longtemps. On a bâti près de 60 réacteurs nucléaires entre 1970 et 2000. Puis on a arrêté d’en commander parce que l’on considérait qu’il y avait trop d'électricité. C’est ainsi que, depuis vingt-cinq ans, un seul réacteur, l’EPR, a été construit, de façon évidemment difficile. Et, pour l'instant, il n'y en a pas d'autre : on en reste au stade des discours. C’est un vrai souci pour EDF et les 200 000 salariés de la filière nucléaire française. Quand nous redémarrerons, serons-nous capables de retrouver un rythme de construction honorable ? « La seconde raison est la complexification des réacteurs. Des règles, souvent franco-françaises, se sont superposées les unes aux autres depuis la construction des premiers réacteurs. Cela mériterait une bonne dose de simplification. Or ce n'est pas ce que l'autorité de sûreté nucléaire a en tête : elle empile les exigences, quelquefois même avec l'accord de l'exploitant. Leur accumulation constitue un frein potentiel à la construction des prochains réacteurs dans des délais et avec des coûts raisonnables. »
LES INFRASTRUCTURES FRANÇAISES ACTUELLES SONT-ELLES PRÊTES À RÉPONDRE À L'ÉLECTRIFICATION DES BESOINS ?
« Oui, à court terme. Le réseau est de très bonne qualité et bien maillé. Mais, dans l'énergie, on raisonne sur des décennies et l’on voit bien que, avec l'électrification du chauffage, des transports ou encore des procédés industriels, on aura besoin de plus d'électricité, qu’il va falloir produire et acheminer via des réseaux. Or les deux grands opérateurs français, RTE, qui a le monopole du transport, et Enedis, qui a presque partout celui de la distribution, ont raisonnablement dit l'un et l'autre qu'ils avaient besoin de dizaines de milliards d'euros d'investissement dans les années qui viennent. »
LE MIX NUCLÉAIRE COMBINANT GRANDS, MOYENS ET PETITS RÉACTEURS : SOLUTION DE DEMAIN ?
« Aujourd'hui, force est de constater que, dans les pays où l’on construit des réacteurs, il ne s’agit que de grandes puissances. Certains n’en bâtissent pas du tout. Par exemple, aux États-Unis, le président Trump s’est dit très favorable au nucléaire, et le président Biden ne s'y opposait pas. Mais ils ne construisent pas de nouveau réacteur depuis des années : ils ont tellement de gaz de schiste bon marché qu’ils considèrent qu’ils peuvent se le permettre, s'asseyant au passage sur les problèmes de réchauffement climatique. Des essais ont bien été faits sur des petits réacteurs modulaires en Russie, en Chine… mais le résultat est, pour l'instant, peu concluant sur le plan économique. Je pense donc que nous ne sommes pas à la veille d'un engouement pour la construction massive de petits réacteurs modulaires et que ceux de taille importante devraient constituer l'essentiel des constructions du renouveau nucléaire. »
NEUTRALITÉ CARBONE EN 2050 : RÉALISTE ?
« Nous sommes probablement en train d'échouer. Les Chinois font leur maximum, mais ils n'arrivent pas à plafonner leurs émissions alors qu’ils produisent autant d’énergie éolienne et solaire que tous les autres pays du monde réunis. Ils n'avaient d’ailleurs pas promis 2050, mais 2060. Les Indiens, qui tablaient sur 2070, produisent ce qu’ils peuvent en énergies renouvelables mais continuent à utiliser beaucoup de charbon et à importer énormément de gaz, contribuant au passage à aider les Russes. Les Américains qui, avec les Chinois, constituent les plus gros émetteurs de gaz à effet de serre, ne promettent plus rien du tout : ils se sont retirés de l'accord de Paris, et leur président considère que le réchauffement climatique est une supercherie… L’UE et quelques autres pays, comme le Canada et le Japon, tentent de s’en tenir aux objectifs fixés dans la foulée de l'accord de Paris, mais il y a de quoi s’inquiéter. Par conséquent, tous les pays un peu sérieux, dont la France, se préoccupent désormais d’« adaptation » : faire en sorte qu'on puisse continuer à vivre en s'adaptant à un monde qui sera beaucoup plus chaud. C'est d'ailleurs un sujet qui figure parmi les objectifs de moyen et long terme d’EDF : comment va-t-il s'adapter au réchauffement climatique, qui ne tiendra pas l’objectif de 1,5 °C… » Les intervenants et les organisateurs ont réussi à passionner le public. De gauche à droite : Virginie Saks, présidente du Club Industrie d'ESSEC Alumni, Robin Clément (Ch. 223), Jean-Bernard Lévy, Léna Treglia et Joseph Sola (Cl 183) président du GP Energie d'ARTS et METIERS.
QUELS MESSAGES POUR LES NOMBREUX ÉTUDIANTS PRÉSENTS ?
« La première chose, c’est que vous avez beaucoup de chance de vivre dans un pays développé, même si l’on se demande si notre société va demeurer suffisamment harmonieuse. Profitez de votre capacité à jouer de votre influence dans un pays libre et démocratique, où chacun a sa chance. Il est important de s'en rendre compte. La deuxième, c'est de croire en vous. Saisissez les opportunités qui se présenteront pour progresser, vous réaliser et vous épanouir dans votre vie professionnelle et personnelle. » Propos recueillis par Christophe Duprez crédit photos : © C. DUPREZ/AMM